Qui peut prétendre à la simplicité volontaire?

Qui peut prétendre à la simplicité volontaire?

Texte publié dans la revue Vents Croisés, no 12, été 2007, page 22.

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Rubrique simplicité volontaire
Qui peut prétendre à la simplicité volontaire?

Avant de savoir qui peut prétendre à la simplicité volontaire, tentons de la définir. Ce qui peut relever de la haute voltige périlleuse; en effet, la simplicité volontaire est plus facile à décrire par ce qu’elle n’est pas que parce ce qu’elle est. L’expression est galvaudée par la publicité et certains média; ainsi, chaque personne la définit selon ces on-dit.

Tentons de la cerner sous l’angle historique. Une des célèbres citations de Gandhi, «vivre tous simplement pour que tous puissent simplement vivre», résume à merveille l’essence de la simplicité volontaire. Il s’agit d’un partage équitable des richesses pour le bien de tous et de la planète. En 1936, Richard B. Gregg[1], disciple américain de ce même Gandhi, écrit un article d’une perspicacité visionnaire et emploie pour la première fois l’expression simplicité volontaire. Plusieurs auteurs l’ont ensuite interprétée différemment. Qu’on pense à Duane Elgin, aux États-Unis, qui parle d’une «manière de vivre qui est extérieurement plus simple et intérieurement plus riche»[2]. Ou bien encore de Serge Mongeau, au Québec, pour qui la simplicité volontaire est «un dépouillement qui laisse plus de place à l’esprit, à la conscience; (…) un état d’esprit qui convie à apprécier, à savourer, à rechercher la qualité»[3]. L’Office québécois de la langue française, dans son Grand dictionnaire terminologique, nomme le terme comme étant un «mode de vie consistant à réduire sa consommation de biens en vue de mener une vie davantage centrée sur des valeurs essentielles»[4].

Le Réseau québécois pour la simplicité volontaire a choisi une définition large qui puisse englober un maximum d’idées qui gravitent autour de la simplicité volontaire:
une façon de vivre qui cherche à être moins dépendante de l’argent et de la vitesse, et moins gourmande des ressources de la planète;
la découverte qu’on peut vivre mieux avec moins;
un processus individualisé pour alléger sa vie de tout ce qui l’encombre;
un recours plus grand à des moyens collectifs et communautaires pour répondre à ses besoins et donc un effort pour le développement d’une plus grande solidarité;
le choix de privilégier l’être plutôt que l’avoir, le «assez» plutôt que le «plus», les relations humaines plutôt que les biens matériels, le temps libéré plutôt que le compte en banque, le partage plutôt que l’accaparement, la communauté plutôt que l’individualisme, la participation citoyenne active plutôt que la consommation marchande passive;
la volonté d’une plus grande équité entre les individus et les peuples dans le respect de la nature et de ses capacités pour les générations à venir;
un courant social important qui tente de répondre à des problèmes de société de plus en plus pressants (course folle de la vie moderne, endettement excessif, insatisfaction malgré une consommation débridée, épuisement professionnel, gaspillage et épuisement des ressources naturelles, désintégration du tissu social, etc.)[5].

Mais qu’est-ce que la simplicité volontaire n’est pas? Tout d’abord, ce n’est pas la misère forcée. Il n’est pas question de prôner la simplicité involontaire. Car la simplicité se dit volontaire dans le sens de vivre en toute conscience: il s’agit donc ici de la possibilité de choisir et non de la fatalité de se faire imposer quoi que ce soit, pour des raisons financières ou autres. Les médias qui souhaitent parler de simplicité volontaire recherchent souvent des témoignages de personnes radicales, ou tout du moins qui contrastent avec l’habitude: par exemple, une personne qui n’a ni téléviseur, ni ordinateur, ni réfrigérateur voire même pas d’électricité, qui se nourrit de graines et habite dans une demeure en ballots de paille serait pour eux le sujet idéal! Dans les faits, même si la simplicité volontaire peut attirer des personnes plus extrêmes dans leur choix de vie, on y remarque surtout des personnes qui, si elles sont radicales, le sont dans le sens latin du mot radix (qui vise à atteindre quelque chose dans ses causes profondes): aller à la racine du problème, chercher la cause plutôt que de se contenter d’un palliatif.

Autre point important, la simplicité volontaire n’est ni une religion, ni un parti politique et encore moins un dogme, un programme avec de quelconques règlements. Car elle n’appartient à personne: à chacun donc de se réapproprier sa vie. Et les moyens nous appartiennent, ce qui nous amène au constat-suivant: la simplicité volontaire doit se voir comme une direction, puisqu’on chemine, on tend vers elle. Et nos parcours seront différents pour chacun: nous ne partons pas du même point et nous ne voulons pas arriver au même endroit. Il ne s’agit donc en aucun cas d’une finalité en soi.

Voyons maintenant comment cela s’applique concrètement. Au départ, il y a la prise de conscience individuelle. Plusieurs raisons peuvent nous amener à cela. Tandis que des auteurs parlent de la roue aux 16 rayons[6], Dominique Boisvert en nomme 5[7]: l’argent (problèmes d’argent ou d’endettement), le temps (ennuis de santé, stress ou épuisement), le gaspillage (conscience et préoccupations écologiques), les inégalités (justice sociale et souci de partage) et la spiritualité (quête de sens). Suite à cette prise de conscience qui nous amène à réfléchir sur notre mode de vie et, surtout, sur les valeurs qui sont pour nous essentielles, une transformation de l’individu est indispensable, afin de passer à l’action. Les actes doivent suivre la pensée et la parole! Et puis, même si l’objectif visé est un bien-être, au départ individuel, son rayonnement permettra à tous d’en profiter.

Puisque la simplicité volontaire peut être considérée comme un mode de vie, elle touche toutes les sphères du quotidien: alimentation, travail, transport, famille, vacances, relation à l’argent et au don, etc. Ainsi, la simplicité volontaire soulève des questions plutôt qu’elle n’impose ses solutions toutes faites. Le contexte de chacun étant différent, les actions prises le seront tout autant.

Mais on peut certainement s’entendre pour dire qu’il s’agit en premier lieu de simplifier, de réduire, d’aller à l’essentiel. Nous vivons dans une société de consommation où l’«avoir» prend beaucoup d’espace, tant sur nos étagères avec tous ces objets que dans notre esprit sous forme de questionnements par rapport au matérialisme, source de… vide! On ne peut passer sous silence la question du «consommer». Il y a deux écueils, à mon avis, dont il faut prendre conscience dans une démarche de simplicitaires[8]. Que penser de ceux qui privilégient exclusivement le «consommer mieux» par rapport au «consommer moins»? Il est résulte un «effet rebond» qui entraîne une surconsommation. Le cas de la voiture éco-énergétique est probant : si son utilisation nous coûte moins d’argent (car on utilise moins d’essence pour la même distance), que va-t-on faire de cette somme économisée? L’utiliser pour acheter d’autres produits? Pour rouler davantage? Un autre exemple: multiplier sa garde-robe socialement équitable et respectueuse de l’environnement peut entraîner une surconsommation «éthique».

Et puis, jusqu’à quel point devrions-nous consommer à bon marché? Magasiner dans un dollarama afin d’économiser quelques dollars n’est peut-être pas la meilleure solution (quand la raison de cet achat est l’économie de dépenses, ce qui est bien différent du non-choix de la simplicité involontaire discutée plus haut). Vouloir à tout prix vivre avec moins d’argent ne doit pas nous amener à acheter à prix réduit, car cela peut occasionner des problèmes écologiques (dans la production et le transport des produits et l’absorption par la Terre de ces objets devenus déchets dès qu’ils nous sont inutiles) et sociaux (la qualité de vie des travailleurs qui produisent ces objets et ceux qui les vendent, généralement non syndiqués et au salaire minimum).

Par conséquent, oui pour réduire, mais pas à n’importe quel prix. «Consommer moins mais consommer mieux» serait peut-être la façon la plus juste d’agir. Mais le questionnement doit aller plus loin. Le terme «non-consommateur», bien qu’antinomique, devrait nous aiguiller. Ne devrions-nous pas questionner notre consommation? Ou, à tout le moins, sortir l’homo economicus de sa condition rétrécie? Nous ne sommes pas que consommateurs, ni même «consomm’acteurs»[9]. Nous sommes aussi êtres humains. Nous vivons en relation avec les autres, ce qui devrait nous amener à privilégier une approche d’ouverture et d’échanges avec l’autre plutôt que de se situer continuellement dans un échange marchand, que cela soit pour un bien, un service ou un savoir.

Non-consommer, c’est refuser de tout réduire à la question économique. Non-consommer, c’est favoriser le partage, l’entraide sous une autre forme que simplement pécuniaire: donner de son temps, écouter l’autre, partager ses connaissances sont autant de façons de pratiquer pleinement la simplicité volontaire. Tout le monde peut commencer, dès maintenant…


[1] The Value of Voluntary Simplicity, 1936, Pendle Hill: http://www.pendlehill.org/resources/files/pdf%20files/php003.pdf

[2] Voluntary Simplicity, Quill, 1981

[3] La simplicité volontaire, Québec Amérique, 1985

[4] http://oqlf.gouv.qc.ca/ressources/gdt.html

[5] http://www.simplicitevolontaire.org/rqsv/definition.htm

[6] Simplicity Matters Earth Institute: http://www.simplicity-matters.org/simple_living_wheel_1105b.pdf

[7] L’ABC de la simplicité volontaire, Écosociété, 2005

[8] Aucun terme ne définit actuel les personnes vivant la simplicité volontaire; je choisis celui-là à défaut d ‘un autre plus «officiel».

[9] Néologisme employé par l’auteure Laure Waridel dans son livre «Acheter, c’est voter», Écosociété, 2005