Le journaliste d’enquête face au citoyen

Le journaliste d’enquête face au citoyen

Texte publié dans le journal des étudiants aux Certificats en journalisme et en rédaction de la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal, Le Reporter, volume 11, numéro 1, décembre 2009, page 15.

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Politique
Le journaliste d’enquête face au citoyen

Les journalistes aux affaires municipales ont joué un rôle important lors de la dernière campagne électorale à Montréal. collusions, manque d’éthique, promiscuité entre les élus et le milieu de la construction, démissions forcées. Leurs différentes enquêtes ont mis sous éclairage la scène politique. On aurait pu croire que cela favoriserait la participation citoyenne. Mais à peine 40% des électeurs ont exercé leur droit de vote. Qu’en pensent ces journalistes?

Éric Clément – La Presse

On pensait que les révélations de la dernière année sur les multiples scandales allaient entraîner un élan civique. En fait, les gens ont baissé les bras, se disant que, de toute façon, ça ne changera pas.

Ce qui a aussi joué, ce sont les candidats présents. Les trois prétendants à la mairie pouvaient ne pas convenir à bien des gens, soit par leur manque de leadership, soit par l’effritement de leur intégrité. Les Montréalais voulaient peut-être plus blanc que blanc.

En général, on laisse au Directeur général des élections le soin de faire la promotion du vote. À La Presse, on a publié plusieurs reportages qui expliquaient le fonctionnement de Montréal et la procédure du vote. On a fait notre devoir, mais après, c’est dans l’âme et conscience des gens de décider s’ils vont voter.

Cependant, ne pas aller voter, tout comme décider d’annuler son vote, est un geste civique.

Davide Gentile – Radio-Canada

C’est une leçon d’humilité. On a mis toute notre énergie dans ce qui nous paraissait fondamental pour la société québécoise. On pensait que les gens embarqueraient. J’ai trouvé le taux de participation très décevant. Ça a été pour moi un post-partum; ça m’a démotivé. La pléthore de scandales n’a pas déclenché les réactions auxquelles je me serais attendu. Chez certains citoyens, le réflexe a dû être le cynisme.

À Radio-Canada, on a jugé bon de se concentrer, pendant la dernière semaine, sur les programmes et les enjeux. En effet, on ressentait un trop-plein d’informations ainsi que l’incompréhension, que ce soit dans nos familles ou ailleurs. Cette décision a fait que notre travail a eu un réel impact. Sans les scandales, Gérald Tremblay aurait sûrement eu la victoire plus facile. Et l’affaire Labonté a peut-être fait en sorte que Louise Harel ne soit pas élue.

Linda Giulay – The Gazette

Je suis très déçue du taux de participation. Avec l’importante couverture qu’il y a eue, je pensais que les gens allaient s’insurger. Ils se sont sûrement sentis frustrés par les candidats.

Le seul objectif du journalisme, c’est d’informer. Je viens des médias alternatifs et, pour moi, l’information, c’est l’outil de changement social. Mais c’est à la population, si elle le veut, de changer les choses. La limite de notre métier est là.

Je ne suis pas déprimée comme journaliste, car je suis convaincue, même si les citoyens n’ont pas réagi pour autant, que c’est maintenant ancré dans leur mémoire. J’ai fait mon travail.

Le gouvernement du Québec n’a pas répliqué aux allégations qui sont sorties. Pour le grand public, de ne pas voir des arrestations ou des perquisitions a dû jouer sur son implication citoyenne.

Fabrice de Pierrebourg – Ruefrontenac.com

Le bas taux de participation est normal. Les gens se sont dit: «Les politiciens sont tous pourris, alors pourquoi on irait voter?»

Je pense qu’on n’est pas là pour inciter les gens à voter. Les journalistes d’enquête ne représentent pas le Directeur général des élections. Notre but, c’est de mettre à jour des faits répréhensibles et scandaleux. La conséquence n’est pas forcément que les gens iront voter en masse. Ça peut être la création d’une commission d’enquête publique ou encore le ménage que fait un parti parmi ses membres. Il ne faut pas s’arrêter à la participation électorale et dire qu’on a raté notre coup.

Le fait de ne pas aller voter ne me choque pas. Si on n’avait rien révélé, peut-être que le maire s’en serait sorti haut la main. Une semaine avant le scrutin, on a brouillé les cartes. Pour moi, c’est une grande satisfaction, voire une satisfaction personnelle.