Frictions nucléaires à Gentilly-2

Frictions nucléaires à Gentilly-2

Texte publié dans le journal des étudiants aux Certificats en journalisme et en rédaction de la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal, Le Reporter, volume 10, numéro 1, décembre 2008, pages 4 et 5.

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Environnement
Frictions nucléaires à Gentilly-2

Cet été, le gouvernement Charest et Hydro-Québec ont décidé de rénover la seule centrale nucléaire de la province. En refusant d’adopter une attitude ouverte et prudente, ces deux acteurs font perdurer la psychose sur le nucléaire. Ils évitent aussi de se positionner sur cette question énergétique.

L’enjeu est de taille. Gentilly-2 (G-2), mise en marche en 1983, a atteint sa fin de vie utile. Il faut choisir: démanteler l’usine ou rénover le coeur du réacteur pour prolonger l’activité jusqu’en 2040. La production nucléaire représente 3% de l’énergie produite au Québec.

Les écologistes n’ont pas eu le droit d’assister à la conférence de presse du 18 août dernier. Quant au président d’Hydro-Québec, Thierry Vandal, il n’a émis aucun commentaire depuis l’annonce.

L’organisme Mouvement Vert Mauricie rejette l’argument voulant que G-2 n’émette aucun gaz à effet de serre. Si le nucléaire peut être considéré comme une solution aux changements climatiques, «la totalité de la chaîne de production doit être prise en compte», rappelle le président Michel Fugère. L’extraction de l’uranium dans les mines de Saskatchewan, la transformation en pastilles, le transport du combustible ainsi que la gestion des déchets ont un impact sur l’environnement.

Les déchets: pas dans ma cour

La question des déchets n’est réglée ni au Canada ni à l’international. En France, où 80% de l’énergie provient du nucléaire, il n’y a pas de site permanent pour les déchets des réacteurs. À Bécancour, ils sont stockés temporairement dans une piscine. Depuis plus de 10 ans, pour l’entreposage, Hydro-Québec a même dû bâtir des silos en béton.

Au Canada, la Société de gestion des déchets nucléaires réfléchit à une solution à long terme. Elle envisage, entre autres, l’enfouissement dans le Bouclier canadien, dont une partie se situe au Québec. Le maire de Bécancour, Maurice Richard, n’en veut pas chez lui. «Personne n’est intéressé à avoir des déchets dans sa cour. C’est d’ailleurs le principal souci du nucléaire», concède-t-il.

Certains résidus radioactifs ne perdent leur nocivité qu’au bout de milliers d’années. Le professeur en génie nucléaire de l’École polytechnique de Montréal, Daniel Rozon, assure que l’Europe en recycle jusqu’à 50%. Mais cela coûte plus cher que l’extraction. Le Canada, premier producteur d’uranium avec 28% de l’approvisionnement mondial, n’est pas intéressé par le recyclage.

G-2 fournit 800 emplois, dont 155 à des ingénieurs et 300 emplois indirects. Les retombées économiques régionales s’élèvent à 130 M$ par année. La rénovation permettrait l’embauche de plusieurs centaines de personnes pendant 20 mois. Une manne que le maire souhaite conserver.

«La population se sent en sécurité», affirme l’élu. Il n’a pas reçu de plaintes depuis l’annonce de la réfection. Les citoyens peuvent siéger au Comité mixte municipalité et industries, qui identifie les risques d’accidents et renseigne les Bécancourois sur les mesures à prendre.

Aucun groupe d’opposition n’existe dans la ville. Mais à Champlain, sur l’autre rive, Zéro Nucléaire s’est formé en 2003 pour mobiliser la population. Et les 150 Abénakis, vivant dans la réserve de Wôlinak, à Bécancour, s’inquiètent, eux, du danger du terrorisme. Ils revendiquent aussi leurs droits sur leurs terres ancestrales.

Cancer: rendez-vous dans dix ans

Concernant les dangers pour la santé, la prudence devrait être de mise, même si tous reconnaissent que les études sont contradictoires. Le docteur Éric Notebaert, auteur de plusieurs travaux pour des commissions sur les risques associés à l’énergie nucléaire, mentionne une analyse sérieuse, réalisée en 2007 aux abords de 136 centrales dans sept pays. Publiée dans l’European Journal of Cancer Care, elle montre une augmentation de 25% du taux de leucémie. «Certains cancers peuvent apparaître après une latence de plusieurs dizaines d’années», précise-t-il.

Dix mille résidents, travailleurs et commerçants demeurent à moins de huit kilomètres de l’usine. Ils ont reçu, l’automne dernier, des comprimés d’iode pour prévenir les cancers de la glande thyroïde en cas de catastrophe. Ces pratiques sont aussi en vigueur à Pointe Lepreau, au Nouveau-Brunswick, où se trouve une centrale identique à G-2.

Les normes environnementales canadiennes sont peu contraignantes. Le tritium est une forme radioactive d’hydrogène qui se répand dans l’environnement. Dans l’eau, les limites maximales permises au Canada sont de 7 000 becquerels par litre. L’Europe accepte un taux de 100 et la Californie de seulement 15.

Considérations technologiques

Énergie atomique du Canada limitée est propriétaire des réacteurs Candu. L’Ontario en a 16 en activité, le Nouveau-Brunswick et le Québec, un chacun. Le maire de Bécancour prédit un développement d’une nouvelle génération de réacteurs dans les vingt prochaines années. D’ici là, le constat est troublant. En Ontario, la durée de vie des réacteurs après réfection a été en moyenne de dix ans. La centrale néobrunswickoise est actuellement en rénovation. Difficile dans ces conditions de croire que G-2 pourra fonctionner 30 années supplémentaires, comme le soutient Hydro-Québec.

D’autant que les coûts de la réfection augmentent sans cesse, de 845 M$ prévus en 2002 à 1,9 G$ aujourd’hui. La société d’État planifie le démantèlement de la centrale à l’horizon 2040. En incluant la gestion des déchets, la somme totale sera supérieure. M. Fugère se base entre autres sur les études britanniques de la Nuclear Decommissioning pour avancer le montant de 10 G$. Si G-2 ne prolonge son fonctionnement que de dix ans, la facture sera encore plus salée. Davantage que le coût de 7,2 ¢/kWh annoncé par Hydro-Québec. À la centrale Pickering A, proche de Toronto, l’organisme indépendant Electric Utility Cost Group a évalué le tarif à 11,2 ¢/kWh. Par comparaison, le prix moyen de l’énergie éolienne est de 8,7 ¢/kWh.

Hydro-Québec n’aura peut-être pas l’aval pour la réfection. La Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN) a le mandat de s’assurer de la sécurité de l’exploitation des centrales. Hydro-Québec doit fournir en 2010 un rapport intégré de sûreté pour G-2. La CCSN a rejeté celui d’Ontario Power Generation pour ses quatre réacteurs de Pickering B, car ils ne répondent pas aux nouvelles normes. D’après Michel Duguay, docteur en physique nucléaire de l’Université Laval, cela obligera probablement la société d’État à changer aussi le design du bâtiment de G-2.

Les opposants proposent plutôt de développer une expertise dans le démantèlement. M. Richard n’y voit qu’un «rêve en couleur», car les États-Unis sont déjà positionnés sur ce créneau. Mais les sommes sont considérables. Selon une étude de l’Agence internationale pour l’énergie atomique, il faudra débourser 1 000 G$ pour assainir la centaine de sites. Le démantèlement, devenu une activité industrielle, représente un chiffre d’affaires de 5 M$ par année. Des pays comme l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique ont promulgué des lois pour sortir du nucléaire.