Au tour de l’espéranto de défier Babel

Au tour de l’espéranto de défier Babel

Article  écrit pour le cours Analyse de l’actualité, du Certificat en journalisme à la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal, à l’hiver 2008.

Analyse
Au tour de l’espéranto de défier Babel

Début 2008, un groupe d’intellectuels, présidé par l’écrivain Amin Maalouf, dépose «Un défi salutaire», rapport commandé par la Commission européenne. Constat: la promotion d’une «langue personnelle adoptive» renforcerait le multilinguisme et le dialogue interculturel, des valeurs chères à l’Union européenne (UE). Mais nulle question dans le texte de l’espéranto. Est-ce que cet idiome auxiliaire international pourrait jouer le rôle de langue-pont entre les cultures?

Car la diversité des langues constitue un enjeu important. Et plus particulièrement au sein de l’UE.  Le 1er janvier 2007, la Bulgarie et la Roumanie ont porté à 27 le nombre de pays membres de l’UE. Un règlement, datant de 1958, garantit aux citoyens la possibilité de s’adresser aux institutions et d’en recevoir l’information dans n’importe quelle langue officielle. Cela fonctionnait bien avec les six langues de l’époque. On ne peut en dire autant en 2008 avec les 23 présentes aujourd’hui.

Le Parlement européen jongle avec les 506 combinaisons linguistiques différentes. Les coûts de traduction et d’interprétation s’élèvent, pour l’ensemble des institutions européennes, à 1,1 milliard d’euros. «La langue de l’Europe, c’est la traduction», rappelle l’essayiste philosophe Umberto Eco.

François Grin, professeur d’économie à l’École de traduction et d’interprétation de l’Université de Genève, en Suisse, a produit un rapport intitulé «L’enseignement des langues étrangères comme politique publique» pour le Haut Conseil de l’évaluation de l’école, un organisme de consultation rattaché au ministère de l’Éducation nationale français. «Si tous les États membres de l’UE adoptaient l’espéranto pour communiquer entre eux, ils économiseraient 25 milliards d’euros», estime-t-il.

Naissance de l’espéranto

L’espéranto fait partie de ces langues artificielles qui ont parsemé l’Histoire. La construction de la tour de Babel a été la pierre d’assise de la problématique linguistique. Depuis, plusieurs centaines ont vu le jour. Aujourd’hui, l’espéranto apparaît comme l’unique projet à avoir survécu. Edmond Brent, spécialiste en sociolinguistique française et espéranto et conseiller-linguiste à l’Office de la langue française, affirme que c’est la seule «à avoir traversé toutes les étapes essentielles à l’implantation sociale d’une langue».

Pour comprendre cela, on ne peut dissocier la naissance de l’espéranto de son créateur. Ludwik Lejzer Zamenhof a vécu dans la Pologne des années 1870, occupée par des Russes tsaristes. Cette région du monde s’entredéchirait entre les quatre communautés qui la composaient. Les langues russe, polonaise, allemande et yiddish constituaient la trame sonore. Ainsi, dès l’âge de 14 ans, le futur oculiste réfléchissait à une langue neutre pour améliorer la communication et la compréhension entre les nations. En 1887, sous le pseudonyme Doktoro Esperanto, le docteur qui espère, Ludwik Zamenhof, publie à Varsovie une brochure intitulée «Lingvo internacia», langue internationale.

L’idée d’un idiome auxiliaire s’est ensuite répandue jusqu’au premier congrès mondial, à Boulogne-sur-Mer, dans le Nord de la France, en 1905. Près de 700 espérantophones de 20 pays se sont réunis. Les bases de la langue de l’espoir étaient jetées.

L’espéranto a survécu à la mort de son créateur, en 1917. Car, contrairement à la langue volapük du prêtre bavarois Johann Martin Schleyer, le docteur Zamenhof ne se considérait pas comme l’unique propriétaire. Ce qui a permis à l’espéranto d’évoluer. Et d’être reconnu par des instances internationales, mais de façon timide.

Reconnaissances internationales

La Société des Nations (SDN), ancêtre de l’Organisation des Nations Unies (ONU), a chargé son vice-secrétaire général Inazô Nitobe, en 1921, de se rendre au 13e congrès mondial d’espéranto à Prague et d’en faire le rapport. C’est le premier compte rendu objectif d’un représentant officiel de haut rang d’une organisation intergouvernementale. M. Nitobe constate le succès relatif de l’espéranto. Plus largement, il questionne la seule utilisation du français et de l’anglais qui «fait peser une charge lourde sur quelques nations et mène ainsi à la question de la justice». Il mentionne le besoin d’une langue commune pour le commerce, la science et le monde du travail. Mais la France, à l’époque où le français est la langue internationale, use de son droit de veto. La lingvo internacia ne sera pas retenue.

Par la suite, l’UNESCO reconnaît par deux fois l’avancée de l’espéranto. En 1954, lors de la 8e Conférence générale, une résolution spéciale stipule les «résultats atteints par l’espéranto dans le domaine des échanges internationaux et du rapprochement des peuples» et «autorise le directeur général à suivre les expériences concernant l’utilisation de l’espéranto pour l’éducation, la science et la culture à cette fin». Plus de 30 ans plus tard, une autre résolution «recommande aux organisations internationales non gouvernementales d’étudier la possibilité d’utiliser l’espéranto comme moyen de diffuser parmi leurs membres toutes sortes d’informations, y compris sur les activités de l’UNESCO».

De nos jours, l’UNESCO, l’ONU et les institutions européennes utilisent parfois l’idiome créé par Zamenhof dans leurs publications. Malgré ces reconnaissances, l’espéranto ne s’est jamais imposé comme langue de travail commune à l’international. François Grin a mis le doigt sur le problème fondamental. «La voie de l’espéranto semble aujourd’hui bien improbable, car elle suscite d’étonnantes réactions de rejet. Pour qu’elle soit réalisable, il faudrait que tous les pays européens s’accordent pour se lancer dans un projet à long terme», rappelle-t-il dans son rapport.

Pour certains, l’espéranto est passé de mode. Dans un article du Devoir daté de 1994, Maryse Bertand Demunioz, directrice du département de littératures et langues modernes de l’Université de Montréal, s’explique. «J’ai constaté qu’elle était morte, car beaucoup trop rationnelle, artificielle, pragmatique», dit-elle.

L’espéranto versus l’anglais

Claude Piron a été traducteur durant 15 ans pour l’ONU et l’Organisation mondiale de la Santé. Fervent espérantiste, il a écrit «Le défi des langues – du gâchis au bon sens» en 2001. Il affirme que l’anglais est inadapté dans la communication internationale. Faisant tomber certains mythes, il rappelle la difficulté de cette langue. En ce qui concerne la phonétique, peu de personnes font la nuance, par exemple,  entre ship et sheep. De plus, son vocabulaire est plus étendu que celui en français. Et le traducteur explique toutes les subtilités de l’espéranto. La souplesse de sa structure permettrait de traduire, avec fidélité, aussi bien des poèmes que des textes scientifiques.

L’atout de cette langue réside dans sa simplicité d’apprentissage, soutient M. Piron. Pas d’exception, 16 règles fondamentales de grammaire, un système qui ressemble à un jeu de construction avec une quarantaine d’affixes et 20 000 racines qui se combinent en 250 000 mots. Preuve par l’exemple: avec la racine patr, vous formez les mots patro pour père, patrino pour mère, patra pour paternel, patrina pour maternel, gepatroj pour parents, patrini pour materner. Et ainsi de suite.

Chaque son est représenté par une seule lettre et chaque lettre se prononce de la même façon. Quant à l’accent tonique, il est toujours sur l’avant-dernière syllabe. Il faut quelques mois pour être capable de comprendre un texte écrit en espéranto. Selon une étude comparative de l’Institut de Pédagogie Cybernétique de Paderborn, parue en Allemagne en 1987, 150 heures d’espéranto suffisent à un francophone pour atteindre un niveau qui en exige au moins 1 500 en anglais et 2 000 en allemand.

Hégémonie linguistique

Enfin, la question des langues ne peut se dissocier de l’hégémonie linguistique. Que ce soit le latin, le français, l’anglais, ou demain peut-être le chinois, les puissances mondiales imposent leur lingua franca.

Dix langues meurent chaque année, rappelait le chercheur en psychologie du langage Ranka Bjeljac-Babic, dans la revue Le Courrier de l’UNESCO, en 2000. Sur un total de 6 000 idiomes, une vingtaine sont parlés par des centaines de millions de personnes. Et l’auteur prédisait la mort de 50 à 90% des langues au cours de ce siècle.

Ces disparitions ne sont pas nouvelles en soi. Par contre, la vitesse avec laquelle elles meurent inquiète. L’Assemblée générale des Nations Unies a mandaté l’UNESCO de proclamer 2008 comme étant l’Année internationale des langues. Une réponse à l’hégémonie linguistique actuelle de l’anglais.

Le Commonwealth et les États-Unis représentent un bassin de près de 2,5 milliards d’anglophones. Et ce, sans compter les différents pays qui utilisent la langue de Shakespeare, en particulier pour les échanges économiques. «Au XXIe siècle, le pouvoir dominant est l’Amérique, le langage dominant est l’anglais, le modèle économique dominant est le capitalisme anglo-saxon», déclarait l’ancienne première ministre britannique Margaret Thatcher. D’ailleurs, le Rwanda a décidé, cet automne, que l’anglais remplacerait le français au sein de l’appareil gouvernemental et du système éducatif. Coup dur pour la langue de Molière dans cette ancienne colonie belge.

Normand Fleury est président de l’Association québécoise d’espéranto. «L’anglais, ce n’est pas une langue neutre», rappelle-t-il. «Elle est le symbole d’une identité, d’une culture, et elle marque une supériorité. Pensez-vous que vous discutez d’égal à égal dans un congrès international où se trouvent des Britanniques ou des Américains?» Pour lui, avec l’espéranto, «tout le monde est logé à la même enseigne. C’est la langue de l’égalité, qui ne nuit à aucune langue nationale.»

Beaucoup d’espoir repose sur l’espéranto. Langue-pont entre les peuples, permettant les échanges d’égal à égal, elle limiterait l’imposition d’un idiome unique, celui de la nation la plus prospère, et freinerait la mort des langues minoritaires. Mais nombre de préjugés restent associés à cet idiome auxiliaire, tout juste âgé de 121 ans. Et la communauté espérantophone, estimée à deux millions de locuteurs dans 120 pays, ne survit que grâce à l’implication de ses bénévoles.