Centrale nucléaire de Gentilly-2 : le débat reste à faire

Centrale nucléaire de Gentilly-2 : le débat reste à faire

Article  écrit pour le cours Analyse de l’actualité, du Certificat en journalisme à la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal, à l’hiver 2008.

Analyse
Centrale nucléaire de Gentilly-2: le débat reste à faire

Cet été, le gouvernement provincial et Hydro-Québec ont décidé de rénover la seule centrale nucléaire de la province. En refusant d’adopter une attitude ouverte et prudente, ces deux acteurs font perdurer la psychose sur le nucléaire. Ils évitent surtout de se positionner clairement sur cette question énergétique.

Pourtant, l’enjeu est de taille. Gentilly-2 (G-2), mise en fonction en 1983, a atteint sa fin de vie utile. Et il faut choisir: démanteler l’usine ou rénover le cœur du réacteur pour prolonger l’activité jusqu’en 2040. La production nucléaire représente 3% de l’énergie produite au Québec. Le reste provient de l’hydroélectricité, mise à part 1% consacré à l’éolien.

Les écologistes n’ont pas eu le droit d’assister à la conférence de presse du 18 août dernier. «On est en Chine ici!», a commenté Philippe Giroul, porte-parole du Groupe d’action des riverains du lac Saint-Pierre. D’autant que le gouvernement a mentionné début 2008 que la décision concernant la rénovation de G-2 serait prise cet automne. Et le président d’Hydro-Québec, Thierry Vandal, n’a émis aucun commentaire depuis l’annonce.

Les environnementalistes occupent donc l’espace public et alimentent la peur du nucléaire. Greenpeace est d’ailleurs né de la contestation des essais nucléaires américains en 1971. Début octobre, sa section canadienne a lancé la campagne «Sortons le Québec du nucléaire», avec une soixantaine de groupes écologistes et des artistes, dont Michel Rivard et Diane Dufresne. «Le risque d’un accident nucléaire ou d’une attaque terroriste à G-2 constitue une menace pour la santé publique et pour l’environnement», lit-on dans leur résolution.

L’accident de Tchernobyl en 1986 est encore frais dans les mémoires, avec son bilan de 56 morts et 4 000 cas de cancers. Plus près d’ici, le réacteur fondu de Three Mile Island, en Pennsylvanie, a provoqué un traumatisme chez les Américains. Les États-Unis ont par la suite arrêté la construction de centrales nucléaires pendant trois décennies.

Une frange d’environnementalistes croit aux vertus du nucléaire. Le cofondateur de Greenpeace, Patrick Moore, et James Lovelock, qui a créé la théorie Gaïa, sont membres honoraires de l’Association des écologistes pour le nucléaire – Canada. Cependant, au Québec, les verts pronucléaires se taisent. «Le milieu ici est trop tissé serré», pense François Cardinal, auteur du livre Le mythe du Québec vert. «Il est donc difficile de se prononcer pour.»

Les organismes comme Mouvement Vert Mauricie rejettent l’argument voulant que G-2 n’émette aucun gaz à effet de serre. Car si le nucléaire peut être considéré comme une solution aux changements climatiques, la totalité de la chaîne de production doit être prise en compte. L’extraction de l’uranium dans les mines de Saskatchewan, la transformation en pastilles, le transport du combustible ainsi que la gestion des déchets à long terme ont  un impact sur l’environnement. La question des déchets n’est réglé ni au Canada, ni à l’international. En France, 80 % de l’énergie provient du nucléaire, et il n’y a pas de site permanent.

À Bécancour, les déchets sont stockés temporairement dans une piscine. En 1994, Hydro-Québec a obtenu l’autorisation de bâtir des silos en béton. Un agrandissement de ces modules est aussi prévu avec la réfection de la centrale.

Au Canada, la Société de gestion des déchets nucléaires réfléchit à une solution à long terme. Elle envisage l’enfouissement dans le Bouclier canadien, dont une partie se situe au Québec. En 1985, le gouvernement Bourassa s’était opposé au stockage permanent en territoire québécois ou en un lieu proche de ses frontières. Le maire de Bécancour, Maurice Richard, n’en veut pas non plus. «Personne n’est intéressé à avoir des déchets dans sa cour. C’est d’ailleurs le principal souci du nucléaire», rappelle-t-il.

Certains déchets radioactifs mettent des milliers d’années avant de perdre leur nocivité. Le professeur en génie nucléaire de l’École polytechnique de Montréal, Daniel Rozon, assure que l’Europe en recycle jusqu’à 50%. Mais cela coûte plus cher que l’extraction. Et le Canada n’est pas intéressé, car il est le premier producteur d’uranium avec 28% de l’approvisionnement mondial.

Selon M. Richard, «la contestation provient toujours hors de la région». Bécancour, sur la Rive-Sud du St-Laurent, vit grâce au Parc industriel et portuaire, qui regroupe une trentaine d’entreprises. La moitié de la population active y travaille. La centrale fournit 800 emplois, dont 155 à des ingénieurs, et 300 emplois indirects. Les retombées économiques s’élèvent à 130 M$ par année. La rénovation permettrait l’embauche de plusieurs centaines de personnes pendant 20 mois. Une manne que le maire souhaite conserver.

«La population se sent en sécurité», affirme le maire. Il n’a pas reçu de plaintes depuis l’annonce de la réfection. Les citoyens peuvent siéger au Comité mixte municipalité et industries, qui identifie les risques potentiels d’accidents et renseigne les Bécancourois sur les mesures à prendre. «Ils sont plutôt bien informés. Aucun travailleur ne mettrait sa famille en danger sciemment en vivant dans la région», confirme Stéphane Bousquet, opérateur à la salle de commande et vice-président national du Conseil canadien des travailleurs du nucléaire.

Aucun groupe d’opposition n’existe dans la ville. Mais à 5 km de là, sur l’autre rive, à Champlain, Zéro Nucléaire s’est formé en 2003 pour mobiliser la population. De plus, les 150 Abénakis, vivant dans la réserve de Wôlinak, à Bécancour, s’inquiètent du danger terroriste. Ils revendiquent aussi leurs droits sur leurs terres ancestrales.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, Hydo-Québec a renforcé considérablement la sécurité autour de G-2: patrouilles armées, contrôles plus stricts, blocs de béton encerclant la centrale. La majorité des sommes consacrées par la société d’État pour la protection ont été dépensées à G-2.

Concernant les dangers pour la santé, la prudence devrait être de mise, même si tous reconnaissent que les études sont contradictoires. Le docteur Éric Notebaert est l’auteur de plusieurs travaux pour des commissions sur les risques associés à l’énergie nucléaire. Il mentionne une analyse sérieuse, réalisée en 2007 aux abords de 136 centrales dans 7 pays. Publiée dans le European Journal of Cancer Care, elle montre une augmentation de 25% du taux de leucémie. «S’il y a des doutes sérieux, pourquoi exposer la population à cela? Éthiquement, cela ne tient pas», croit le Dr Notebaert. «Les cancers de la thyroïde, du sang et du poumon peuvent apparaître après une latence de plusieurs dizaines d’années.» Il préconise de multiplier les recherches sur le sujet.

Marcel Jetté a travaillé pendant 10 ans à la centrale. Atteint d’un cancer, il assure que sa maladie est due en partie à l’accumulation des doses radioactives reçues en soudant le cœur du réacteur. Il a créé le Regroupement des travailleurs accidentés du nucléaire.

Dix mille résidents, travailleurs et commerçants demeurent à moins de huit kilomètres de l’usine. Ils ont reçu, en 2003 et à l’automne dernier, des comprimés d’iode pour prévenir les cancers de la glande thyroïde, en cas de catastrophe. Ces pratiques sont aussi en vigueur à Pointe Lepreau, au Nouveau-Brunswick, où se trouve une centrale identique à G-2.

Cependant, les normes environnementales canadiennes sont peu contraignantes. Le tritium est une forme radioactive d’hydrogène qui se répand dans l’environnement. Dans l’eau, les limites maximales, permises au Canada, sont de 7 000 becquerels par litre. L’Europe accepte un taux de 100, et la Californie seulement de 15.

La question de la technologie entre aussi en considération. Énergie atomique du Canada limitée est propriétaire des réacteurs Candu. L’Ontario en a 19, le Nouveau-Brunswick et le Québec, un chacun. Le maire de Bécancour prédit un développement d’une nouvelle génération de réacteurs dans les vingt prochaines années. D’ici là, le constat est troublant. En Ontario, en raison de complications, la durée de vie des réacteurs après réfection a été en moyenne de 10 ans. Et la centrale néo-brunswickoise est actuellement en rénovation. Difficile dans ces conditions de croire que G-2 pourra fonctionner 30 années supplémentaires, comme le soutient Hydro-Québec.

D’autant que les coûts de la réfection augmentent sans cesse, de 845 M$ prévus en 2002 à 1,9 G$ aujourd’hui. La société d’État planifie le démantèlement de la centrale en 2040. En incluant aussi la gestion des déchets, la somme totale sera supérieure. Michel Fugère, président de Mouvement Vert Mauricie, se base entre autres sur les études britanniques de la Nuclear Decommissioning pour avancer le montant de 10 G$. Si G-2 ne prolonge son fonctionnement que de dix ans, la facture sera encore plus salée. Davantage que le coût de 7,2 ¢/kWh annoncée par Hydro-Québec. À la centrale Pickering A, proche de Toronto, l’organisme indépendant Electric Utility Cost Group a évalué le tarif à 11,2 ¢/kWh. Par comparaison, le prix moyen de l’énergie éolienne est de 8,7 ¢/kWh.

La centrale nucléaire ne représente au Québec que 3% de la production totale d’énergie. Et le gouvernement rejette l’idée de développer davantage cette filière. Le premier ministre a octroyé dernièrement des investissements de plus d’un milliard de dollars dans le solaire. Hydro-Québec a toujours l’objectif que 10% de sa production viennent de l’éolien d’ici 2015. Ce qui se voit déjà avec les appels d’offres lancés depuis cinq ans, pour un total de 3 000 MW.

Hydro-Québec n’aura peut-être pas l’aval pour la réfection. La Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN) a le mandat de s’assurer de la sécurité de l’exploitation des centrales. Hydro-Québec doit fournir en 2010 un rapport intégré de sûreté par rapport à G-2. La CCSN a rejeté celui de Ontario Power Generation pour ses quatre réacteurs de Pickering B, car ils ne répondent pas aux nouvelles normes. D’après Michel Duguay, docteur en physique nucléaire de l’Université Laval, cela obligera probablement la société d’État à changer aussi le design du bâtiment de G-2.

Les opposants proposent plutôt de développer une expertise dans le démantèlement. M. Richard n’y voit qu’un «rêve en couleur», car les États-Unis utilisent déjà cette niche. Mais les sommes sont considérables. Selon une étude de l’Agence internationale pour l’énergie atomique, il faudra débourser 1 000 G$ pour assainir la centaine de sites. Le démantèlement, devenu une activité industrielle, représente un chiffre d’affaires de 5 M$ par année. Des pays comme l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique ont promulgué des lois pour sortir du nucléaire.

Le Québec, après la réfection de G-2, aura à trancher: investir dans le nucléaire en favorisant le débat ou d’acquérir un savoir-faire en démantèlement tout en augmentant la production de l’éolien et du solaire.