Slam : est-ce l’âme de la poésie ?

Slam : est-ce l’âme de la poésie ?

Article  écrit pour le cours Méthodes journalistiques, du Certificat en journalisme à la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal, à l’hiver 2008.

Entrevue
Slam: est-ce l’âme de la poésie?

Ivy, alias Ivan Bielinski, est un poète. Passionné. Au point d’avoir réussi à initier des «truckers» à la poésie! Connu depuis les annés 1990 dans le milieu alternatif québécois au sein du duo Ivy et Reggie, groupe de musique folk énergique aux textes engagés, il consacre aujourd’hui son temps et son énergie à la promotion du slam. Slam? Une scène. Un micro. Trois minutes. Et des  auteurs déclament leurs propres textes devant un public dont sont issus cinq juges, choisis au hasard, qui notent les performances. Ce nouveau genre poétique ouvre la voie à toutes les voix: hip-hop, poésie en prose ou en vers, textes humoristiques ou empreints de revendications sociales. Rencontre avec celui qui n’hésite pas à blâmer certains poètes d’être d’un «académisme chiant».

Comment avez-vous découvert le slam?
Par pur hasard. En 2004, j’ai été invité à lire de la poésie à Ottawa. Je pensais que c’était une soirée comme les autres. Je me suis assis et j’ai commencé à voir les gens voter. J’ai failli m’en aller : c’est une hérésie, on ne peut pas juger! J’ai lu un de mes textes de chanson, très sonore et poétique. Et j’ai accédé aux finales. Là, j’ai vu 500 personnes dans un amphithéâtre. Quelle ambiance! Les spectateurs buvaient les paroles comme des affamés voulaient manger! Ils ne voulaient pas du poète, ils voulaient ses mots. Ce qui m’a transcendé, c’est de voir cette ambiance de show rock, moi qui faisais des spectacles festifs de folk en introduisant de la poésie. Ça m’a jeté à terre. Le slam a rejoint toutes mes interrogations. Et mon rêve de changer le monde par l’art. En revenant, j’ai approché des producteurs pour faire connaître le slam.

Est-ce que cela s’est concrétisé?
En 2006, on m’a offert d’animer un événement poétique mensuel dans un bar montréalais, Les Passages. J’ai ainsi ouvert la première scène de slam francophone: Slamontréal. Au départ, il n’y avait que des poètes. Puis, attiré par la performance, des rappeurs sont venus. Avec leur style. Et ils ont été presque hués par les poètes.

Qu’est-ce que les poètes leur reprochaient?
Les poètes ne sont pas capables de s’asseoir et de juste prendre du plaisir. Ils n’ont pas assez d’humilité pour dire «les poètes, ce n’est pas important». Dans une soirée de poésie classique, on évalue le style, la force d’écriture. On critique. Car les lectures de poésie viennent des salons bourgeois et aristocratiques. Ces gens-là, plus cultivés, se réunissaient pour se lire leurs poèmes. C’est parfait. Mais quand on arrive sur une scène, est-ce qu’on peut passer à autre chose? Pour eux, aller sur une scène de slam, c’est comme se prostituer. Alors que le slam ramène la poésie chez les personnes. Cela donne au public la capacité de détruire l’artiste. Et de l’encenser aussi, mais comme un membre de la communauté des hommes, non pas comme une star.

Le côté spectacle du slam ne favorise-t-il pas le divertissement?
Dans le slam, on cultive la prestation. Il y a une fonction de divertissement aussi, mais ça dépend du contenu de tes textes. Et je suis contre l’art du divertissement. Pour moi, tu ne viens pas aux soirées pour oublier. Au contraire, tu dois en ressortir plus accablé. C’est l’expérience qui compte. Le slameur interprète pour le public. Ce dernier fait même partie du travail d’écriture. On fait ça pour lui et on attend qu’il nous dise ce qu’il pense de la poésie. C’est le pacte. Tu fais ton texte et tu vas te faire juger par les spectacteurs. Cela t’apprend l’humilité et te met à l’écoute des gens. Ce ne sont pas les points qui comptent au slam, c’est le poème. Mais moins le poème que la poésie. Et moins la poésie que les gens. Et moins les gens que la communauté. Le slam sert vraiment à relier les être humains.

Le phénomène a-t-il pris de l’ampleur?
J’ai participé à la création d’une équipe à Québec. Puis j’ai fondé en 2007 la Ligue québécoise de slam (LIQS), pour encadrer la compétition au niveau national. J’ai invité des rappeurs, des musiciens et des conteurs à participer. Entre deux rondes, un auteur-compositeur venait faire une prestation musicale et appuyer en même temps le slam. Comme Tomàs Jensen, Yann Perreau, Paul Cargnello et Marco Calliari.

Avez-vous fait connaître le slam en dehors de la LIQS?
J’ai animé, entre autres, des ateliers slam avec des étudiants de secondaire 4 de l’école Cavelier-de-Lasalle. Même des gars vantards faisaient des textes touchants. Une fille a écrit un texte sur son père qui abusait d’elle. Elle n’a pas pu terminer sa prestation car elle était en sanglots. J’ai été bouleversé par la générosité de ces enfants qui confiaient à leurs collègues les drames les plus profonds de leur vie. Ils sont beaucoup moins intimidés par le slam que par la poésie.

La poésie est-elle donc à la portée de tous?
Oui. Et c’est, pour moi, une philosophie. Mais on ne lui a pas encore donné sa chance. Quand j’entendais ma fille de quatre ans me dire: «si la vie n’est pas rose, elle est de quelle couleur, papa?», c’est une question extraordinaire de poète. Les enfants ne font pas de nuance : tout est sur la même ligne de référence. Et c’est cela un poète. Il fait l’expérience du monde à chaque fois. Car la poésie nous oblige à créer notre propre sens. J’aime cette manière d’assembler la langue pour attirer l’attention sur des événements importants. La poésie est ce qui va mettre de l’huile dans l’engrenage: c’est la vie.

Pourtant, la poésie ne semble pas être très prisée par le public. Est-elle élitiste?
La poésie, tout comme l’art, est un outil pour tous. C’est la chose la plus extraordinaire que l’homme ait inventée. Je dis souvent que pour faire des poèmes, il faut être niaiseux. Pas cons, mais niaiseux. Et au fond, je fais confiance aux gens. Et un jour, il n’y aura plus besoin d’artiste. En 1993, je suis parti sur le pouce et je me suis arrêté à Rivière-Trois-Pistoles, dans un bar de «truckers». Je discutais avec eux et leur disais que j’étudiais la poésie. Ils m’ont dit «C’est quoi ça? Fais-nous-en donc, un poème!». J’ai récité des bouts de Gaston Miron, de Claude Gauvreau, de mes textes aussi. Et ça a créé une folie dans la salle. Je leur notais, sur des serviettes en tissus, des noms de poètes. À des «truckers»! Pour peu que tu ailles vers les personnes, ils vont être sensibles à l’art.

Mais pourquoi la poésie n’est-elle pas si populaire?
C’est la faute des poètes! Absolument. Il n’y a personne d’autre qui a mis la poésie où elle est que les poètes eux-mêmes. Car certains poètes sont d’un académisme chiant, avec cette idée, fausse, que l’écrit a succédé à l’oral. Qu’un jour, ô lumière, le livre nous est tombé dessus. Et que, depuis, il nous guide. L’oralité n’est pas morte, loin de là. Les concerts de rock attirent beaucoup de spectateurs. L’oralité domine le monde. Et le slam est dans la même lignée: on monte sur une scène et notre poème doit tenir compte du public.

Vous sortez le 19 mars Slamérica, votre troisième disque. Il s’agit d’un livre-disque. À quoi peut-on s’attendre?
Je travaille la parole. Je suis une sorte d’hybride entre chanson et poésie. Musicalement parlant, Slamérica porte la marque de Philippe Brault, le directeur musical de Pierre Lapointe. Les textes, c’est du slam. On peut couper la voix et on entend un album instrumental cohérent. À l’inverse, on peut éliminer la musique et entendre un album a cappella de textes poétiques. Ce sont deux lignes parallèles. Les deux s’épousent par un mystère qu’on ne peut pas expliquer. Le livre, lui, est une traversée poétique. Sur la photo de la pochette, je suis dans une auto en train de regarder dehors. Il y a un effet de distance. Et de distance kilométrique aussi. Slamérica, c’est mon observation de l’Amérique francophone. C’est comme si je voyageais à la rencontre d’un pays.