Gentilly-2 : Centrale à réactions

Gentilly-2 : Centrale à réactions

Enquête réalisée en collaboration avec Yves Auffret et Jacques Tricot, pour le cours Atelier de presse écrite 2, du Certificat en journalisme à la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal, à l’automne 2008.

Article synthèse
Gentilly-2: Centrale à réactions

Bécancour héberge la seule centrale nucléaire du Québec, Gentilly-2. La santé des employés et des résidents est au cœur des préoccupations. Et les études scientifiques contradictoires continuent de semer le doute.

Quatre kilomètres carrés, c’est la superficie d’Outremont. Malgré sa petite étendue, la seule centrale nucléaire québécoise, Gentilly-2 (G2), représente un enjeu majeur pour la santé. Située le long du fleuve Saint-Laurent, proche de Trois-Rivières, elle fournit 3% de l’énergie produite dans la province. L’été dernier, le gouvernement et Hydro-Québec ont décidé de la rénover, afin de prolonger sa durée de vie de 25 ans. Depuis, les tensions se ravivent.

L’avis des citoyens de la région sont partagés. Méfiants envers les environnementalistes ou inquiets pour leur santé, ils choisissent leur camp. Et loin des yeux, loin du cœur. Les personnes résidant à plusieurs dizaines de kilomètres en font peu de cas. Mais, s’ils ouvrent leurs rideaux et que l’usine décore le paysage, ils pensent à leur santé. Les dépliants d’information et les rencontres avec l’Organisation régionale de sécurité civile ne dissiperont pas leurs doutes. Être employé à G2 ou connaître quelqu’un qui y travaille rassure. D’ailleurs, les instances municipales et Hydro-Québec affirment que tout est sécuritaire.

Pourtant, les études se contredisent. Sans compter que les normes environnementales canadiennes sont plus permissives qu’ailleurs en Occident. Qui croire ? Au milieu des désaccords de spécialistes, le docteur Notebaert reconnaît ces divergences d’opinion. «Mais, ce qui nous anime comme professionnels de la santé au service de la population, c’est le principe de précaution», tranche-t-il.

Car, au-delà de ces 4 km2, une population doit être informée et protégée.

Article reportage
Opinion publique

Divisions nucléaires à Bécancour

Les habitants de Bécancour et des villages environnants partagent leur quotidien avec une centrale nucléaire depuis plus de 25 ans. Hydro-Québec prolongera sa durée de vie de 30 ans. Villageois, riverains et travailleurs donnent leur avis sur ce voisin atypique.

«J’affirme que la majorité de la population, moi y compris, n’avons pas de crainte envers le nucléaire.» Troublante déclaration de Maurice Richard, ce maire qui héberge dans sa municipalité la seule centrale nucléaire au Québec, Gentilly-2 (G2). Invitation à se diriger vers Bécancour, à l’écoute de la population.

La voiture file sur le pont Laviolette, au-dessus du fleuve Saint-Laurent. Un épais brouillard bouche la vue. Image saisissante avant d’entrer dans Bécancour. Depuis plus de 25 ans, la ville et ses environs vivent avec le nucléaire. Un réacteur prêt à rendre l’âme, en attente d’une résurrection annoncée, qui produit ses derniers mégawatts d’électricité pour Hydro-Québec. G2 est située au cœur d’un parc industriel imposant où travaillent plus de 3500 personnes.

Bécancour est la plus grande municipalité du Québec, d’une superficie presque équivalente à celle de l’île de Montréal. Mais elle ne compte que 13 000 habitants, une réserve amérindienne et des terres agricoles.

Un sujet tabou

Dimanche après-midi, il y a foule devant l’Aréna de Bécancour. Des parents accompagnent leurs fistons, les bras chargés d’énormes sacs de sport et de bâtons de hockey. Lieu idéal pour une conversation légère sur la vie quotidienne. Prononcez le mot «nucléaire» et tout change. La tension monte d’un cran. Les questions fusent: «Pourquoi me demandez-vous cela? Qui êtes-vous?»

La méfiance est telle que certaines personnes refuseront de décliner leur nom. Comme cet homme de Trois-Rivières qui vient ici depuis 33 ans sans ressentir de préoccupations envers le nucléaire. Serge, du village voisin, se dit confiant. «J’ai six de mes chums qui travaillent à la centrale. Concernant la sécurité, je n’ai pas peur. Toi, es-tu pour ou contre?»

Pour certains, la distance semble être un élément rassurant. Henri-Noël Guimond et sa femme, de Parisville, se sentent en sécurité, car ils restent à 25 km de Bécancour. Tout comme ce résident de Louiseville, à 50 km: «Si j’habitais plus près, cela me préoccuperait, mais comme je reste loin, je cours moins de risques.»

Le maire, Maurice Richard, est d’un naturel optimiste. Il affirme que la population a l’esprit tranquille. Il cite pour preuve le fait qu’aucune de ses ouailles n’a encore porté plainte depuis l’annonce de la réfection. Et il fait confiance aux travailleurs de la centrale. «Du moment que ceux-ci se sentent en sécurité pour vivre dans la région, c’est pour moi le plus bel indicateur.»

Même son de cloche à Gentilly, à l’est du parc industriel. G2 est toute proche mais invisible. Malgré la période hivernale où les arbres ont perdu leurs feuilles, il est difficile de la distinguer au loin.

Devant l’Intermarché, Lucie prend la rénovation de la centrale avec sérénité. «Maintenant, avec l’importance du parc industriel, mon inquiétude irait plutôt vers ces usines de produits chimiques.» Mais pour une autre consommatrice: «C’est à la lecture des journaux qu’il y a des raisons de devenir inquiet.»

Gilles Demers affirme que G2 a toujours marché. Il n’y voit donc aucun danger. Dans son élan, il s’insurge: «Lors d’une rencontre d’information, un gars est venu gueuler contre la centrale. Cela m’a mis en colère, car je ne comprends pas: La centrale l’a fait vivre et il se plaint. Il avait juste à décider de ne pas y travailler.»

Même incompréhension de la part de Mathieu Paquin, commis à l’Intermarché. «Nous sommes habitués à vivre avec la centrale et ses risques. J’ai de la difficulté à concevoir que des gens de Champlain soient si préoccupés.»

Des voisins inquiets

Le noyau des opposants semble être regroupé sur l’autre rive. Le village de Champlain fait face à la centrale. Un pied dans le fleuve Saint-Laurent, G2 est visible depuis les nombreux quais du village, à moins de trois kilomètres. Incontournable du paysage, elle est bien vivante dans les pensées des habitants.

Monsieur Delisle, un retraité rencontré à la sortie du dépanneur, en a gros sur le cœur. «J’ai vu la construction de la centrale, j’habite juste en face. Je suis contre et les gens d’Hydro-Québec ne m’ont pas rassuré. Ma voisine a eu un cancer. Pour moi, il y a toujours un risque.»

En 2004, Hydro-Québec a distribué des pilules d’iode, destinées à prévenir des radiations de la thyroïde en cas d’accident. Selon Nancy Gélinas, éducatrice en garderie, cela a alimenté les craintes des résidents. «Il y a quatre ans, lors de la distribution, les gens ont eu peur. C’est comme si l’accident était prévu le mois suivant.» Difficile d’oublier la proximité de G2: «Il y a toujours quelque chose qui nous la rappelle, comme la boîte de pilules installée près de l’escalier.»

Le nucléaire poursuit Nancy jusque dans sa vie professionnelle. Quelques jours plus tôt, la garderie a reçu une trousse pour expliquer aux enfants, marionnette Gentilapin à l’appui, les mesures de sécurité. Une démarche qui l’inquiète: «Cela provoque des crises de panique. En cas d’alerte, on ne peut laisser sortir les enfants, même si les parents frappent à la porte.»

L’éducatrice dit que de nouvelles familles choisissent malgré tout de s’installer ici. Un signe que la population a tout de même confiance pour sa sécurité. D’ailleurs, on rencontre aussi à Champlain des personnes favorables à la centrale. Terry Partington, ancien monteur d’acier sur le site de Gentilly, pense que la rénovation est une bonne chose, car il sait que tout est construit avec triples mesures de protection.

Une confiance loin d’être partagée par la communauté abénakise de Wôlinak, forte de 400 membres et située à 10 km de la centrale. Dans son mémoire, déposé en 2004 aux audiences du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, elle réclame une étude indépendante sur les dangers du nucléaire pour la santé humaine, animale et végétale. Elle craint également les conséquences d’une attaque terroriste sur le site.

Après les événements du 11 septembre 2001, la centrale nucléaire a été déclarée «sensible». Il est donc difficile de l’approcher. Aussitôt que vous avancez sur la seule route qui mène à G2, une camionnette d’Hydro-Québec vient à votre rencontre et vous fait signe de faire demi-tour. Depuis 2001, elle ne reçoit plus les visites du public.

Des travailleurs rassurés

Stéphane Bousquet travaille comme opérateur à la salle de commande depuis 20 ans. Il est aussi délégué syndical et vice-président du Conseil canadien des travailleurs du nucléaire, qui regroupe des employés de toute la chaîne de production de l’uranium. La sécurité, il connaît. Il sait qu’il y a des notes discordantes entre les études. Mais il en cite une, réalisée auprès des travailleurs de la centrale, qui montre que leur santé est meilleure que celle de la population en général. Il se fait rassurant: «Vous savez, personne n’est suicidaire et n’ira au-devant des problèmes. À l’intérieur de G2, tout le monde est formé sur le principe de radioprotection. Et on peut à tout moment appeler un physicien de la centrale où les responsables du centre de santé pour poser des questions. Personne n’est laissé dans l’ignorance de ses conditions de travail.»

Ce qui n’est pas l’avis de Marcel Jetté, qui a travaillé sur les réacteurs de Gentilly dans les années 1970 et à nouveau autour de 1990. Atteint d’un cancer depuis 1997, il tente désespérément de le faire reconnaître comme maladie professionnelle. Pour lui, le danger de l’énergie nucléaire ne fait pas de doute et la reconnaissance des maladies liées à l’irradiation devrait forcer Hydro-Québec à mieux informer ses employés.

Des avis partagés

Le nucléaire divise. Parmi toutes les personnes rencontrées, les plus inquiètes sont celles qui sont confrontées à une centrale qu’ils voient au quotidien. Les autres sont rassurées, car elles ont dans leur réseau social des travailleurs de la centrale, bien informés de la sécurité.

Faute d’unanimité, l’épais brouillard pèse toujours sur G2 et ses environs. Difficile de savoir ce qui pourra le dissiper.

Article incitatif
Médecine nucléaire
La santé aux mains des experts

Les experts se contredisent sur les risques pour la santé des activités de la seule centrale nucléaire au Québec, Gentilly-2. Débat de chiffres sur la base d’études scientifiques.

Avec une musique digne de Passe-Partout en introduction, la directrice régionale de la sécurité civile explique le plan des mesures d’urgence nucléaire pour la centrale Gentilly-2 (G2). Cette vidéo, sur la page d’accueil du site Internet «En cas d’urgence nucléaire, je sais quoi faire!», est un des moyens d’information utilisé par les autorités pour préserver la santé des habitants.

En service depuis 1983, la seule centrale nucléaire au Québec n’a jamais connu d’accident nécessitant la mise en action du Plan des mesures d’urgence externe à G2. Hydro-Québec précise que les risques sont minimes. Malgré tout, les résidents situés à l’intérieur d’un rayon de 8 km ont reçu des comprimés d’iode pour prévenir les risques de cancers de la glande thyroïde, en cas d’alerte.

Et si  un accident survient, les citoyens de Bécancour, de Champlain et du secteur Sainte-Marthe-du-Cap de Trois-Rivières seront coupés du reste du Québec. Les enfants seront retenus à l’école. Personne n’entrera ou ne sortira du périmètre de sécurité de 8 km. Un embargo alimentaire sera imposé aux municipalités situées dans un rayon de 70 km de la centrale, jusqu’à Sorel-Tracy, à 40 minutes de Montréal. Tous les produits agricoles et laitiers ainsi que l’eau potable ne pourront être consommés ou vendus.

Depuis l’annonce de la réfection de G2 par le gouvernement, en août 2008, les groupes écologistes multiplient les actions pour sortir Hydro-Québec de son mutisme. Rien n’y fait. La société d’État refuse de s’expliquer et de commenter le dossier sur la place publique.

Les experts se prononcent

La Régie régionale de la santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec a évalué, de 1994 à 1998, l’incidence des activités de G2 sur la santé publique de sa population. Selon l’étude, le taux de cancer est identique à celui des autres régions.

L’étude de mortalité chez les travailleurs dans le domaine nucléaire à la suite d’une exposition prolongée à de petites doses, produite par Zablotska, Ashmore et Howe a été déposée aux audiences du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, en 2004. Elle démontre qu’un individu reçoit naturellement une dose annuelle de radiation de 2 millisieverts (mSv). Les travailleurs de G2 en recoivent en moyenne 1 mSv par an, avec une limite de 20. Une dose de 4 500 mSv est mortelle, alors qu’une de 50 à 100 mSv par an entraîne à long terme le risque d’un cancer.

Toujours selon cette étude, le risque théorique de décès par cancer pour un travailleur est de 0,2 % s’il a été exposé à une dose annuelle de 1mSv pendant 47 ans. Il est de 1% pour une dose de 5 mSv. Cependant, on note chez les travailleurs canadiens du nucléaire un taux de 3,5% de décès de cancer.

Marcel Jetté, ancien soudeur à Gentilly et atteint d’un cancer, prétend que les doses répétitives reçues peuvent être cumulatives et que les membranes des cellules ont plus de difficulté à se regénérer. Il cite les recherches d’Abraham Petkau, des Laboratoires de Whiteshell d’Énergie atomique du Canada. Le ministère de la Santé et des Services sociaux lui a répondu que les études réalisées sur les travailleurs exposés aux rayonnements ionisants sont peu concluantes, montrant des résultats parfois positifs, parfois négatifs.

Principe de précaution

«Moi, je ne resterais pas là! Je serais inquiet d’élever des enfants dans la région», conseille aux habitants vivant à 5 km de G2 le docteur Éric Notebaert, médecin à Montréal. Le président de la branche québécoise des Professionnels de la santé pour la survie mondiale indique qu’il n’y a aucune étude significative prouvant que vivre à proximité d’une centrale nucléaire n’a pas d’incidence sur la santé à long terme.

Son collègue britannique, Ian Fairlie, consultant indépendant en radiation dans l’environnement, a exposé dans le Journal of Radiological Protection, les risques liés au rejet du tritium par les centrales nucléaires. Le tritium est un isotope radioactif de l’hydrogène. À son contact, l’eau devient radioactive. Il craint les conséquences sérieuses de ce rejet sur la santé. Des études menées en Ontario, dans les années 190, ont démontré une augmentation de 40% des cas de leucémies.

Le becquerel mesure l’activité d’un radionucléide, comme le tritium. G2 en rejette mille fois plus que les 58 centrales que compte la France. Les limites d’émission autorisée au Canada dépassent largement les normes internationales. Dans le cas des rejets dans l’eau potable, Santé Canada accepte un taux de 7 000 Bq par lite. L’Union Européenne le fixe à 100. La Californie est plus stricte en fixant la norme à 15.

Pour sa part, le docteur Notebaert cite une importante étude épidémiologique allemande, KiKK, qui lie directement centrale nucléaire et leucémie. Il y a 2,2 fois plus de cas chez les enfants de moins de neuf ans vivant dans un rayon de 16 km d’une centrale. Le docteur s’inquiète de savoir que des enfants ou des femmes enceintes vivent proche de G2. «Ce qui m’anime comme professionnel de la santé, c’est le principe de précaution», rappelle-t-il. «On n’utilise une procédure que si on est sûr du bénéfice pour la santé. Mais avec G2, on fait courir des risques de façon injustifiée.»

Les études aux résultats contradictoires relèvent la complexité du dossier. Plutôt que de mettre l’accent sur les mesures d’urgence, Hydro-Québec devrait miser sur le principe de précaution. Et les questions se reposeront à la fin de la deuxième vie utile de G2, en 2035.

Encadré
Bulletin de santé
Gentilly-2 aux rayons x

– 1: seule centrale nucléaire au Québec en activité
– 4 km2: superficie du parc nucléaire, équivalent à l’arrondissement Outremont
– 8 km: périmètre de G2 à l’intérieur duquel la population a reçu des pilules d’iode, ce qui inclut le secteur Sainte-Marthe-du-Cap de Trois-Rivières, Bécancour et Champlain
– 3%: énergie nucléaire produite au Québec, équivalent à la consommation de Laval
– 1971: mise en opération de la centrale expérimentale Gentilly-1, arrêtée en 1979
– 1983: mise en opération de G2
– 800: nombre d’employés à G2
– 49: isotopes radioactifs relâchés dans l’air par G2, dont le cobalt et le plutonium
– 42: isotopes radioactifs relâchés dans l’eau par G2, dont le tritium, de l’hydrogène radioactif
– 2 829 tonnes: quantité de déchets radioactifs depuis l’exploitation de G2, équivalent à près de 3 000 Toyota Yaris
– 2 874 m3: volume de déchets radioactifs depuis l’exploitation de G2, équivalent à la piscine olympique de Montréal
– 7 000: limite de becquerels par litre de tritium dans l’eau autorisée au Canada, mais 100 en Europe et 15 en Californie
Sources: Hydro-Québec, Santé Canada, Bureau d’audiences publiques sur l’environnemental