Maux de chiffres

Maux de chiffres

Texte publié dans le journal étudiant de l’Université de Montréal, Quartier Libre, volume 17, numéro 10, 20 janvier 2010, page 12.

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Billet
Maux de chiffres

Un budget de Montréal regorge de chiffres. Assez pour noyer le poisson, le bateau d’un luxueux entrepreneur et les compteurs d’eau qui font fuir tous les plombiers de la politique, même ceux qui ont les bons tuyaux. Vulgarisation de l’édition 2010 afin que vous puissiez épater la galerie lors de votre prochain 5 à 7.

Mercredi 13 janvier, 8h30, dans une salle de l’hôtel de ville ornée de beaux drapeaux de pirates… euh… de Montréal. C’est le jour J. Gérald T. et son fidèle Alan D. présentent dans 90 minutes le budget 2010. En bon journaliste, je reçois la Brique, aussi volumineuse qu’un recueil de textes de la faculté de droit de l’UdeM. Près de 90 000 mots. C’est beaucoup, mais c’est dix fois moins que la Bible. Et dix fois plus difficile à déchiffrer. Quoique…

Pour m’aider à défricher ce terrain arithmétique, aucune aide des entrepreneurs en construction, que j’imagine trop occupés à contracter leurs muscles, à la recherche de contrats. Non, plutôt six aimables fonctionnaires qui pointent de leurs doigts de comptables les chiffres clés.

J’ouvre la Brique. Paf! Le budget total me saute au visage avec ses 4,3 milliards de dollars. C’est beaucoup. Mais, divisé par la population montréalaise, ça fait 2620 $ par personne. L’équivalent des taxes foncières annuelles d’une grosse cabane à Laval. Là, je rêve de m’exiler sur l’île Jésus, pour déguster, sur la table d’un chic restaurant, un steak enveloppé d’une sauce brune. Et, sous la table, qui sait, une enveloppe brune?

Mon oeil de lynx et les doigts dudit fonctionnaire trempent notre tête dans les taxes foncières. Je frémis. Mais, réflexion faite, je pousse un «ouf» de soulagement. Un instant, j’avais oublié mon statut de locataire d’un vétuste 7 et demi que je partage avec trois colocs, deux souris squatteuses, un chat de passage fainéant et les odeurs de friture du voisin.

Je replonge en sueurs dans ce budget qui m’inonde de chiffres. Je tombe nez à nez avec la somme historique de 450 millions de dollars pour le transport en commun. Pourtant, ma carte mensuelle réduite n’est pas si réduite, car elle a augmenté de 15% en 5 ans. Cependant, grâce à l’investissement de la Ville, la STM doublera son achalandage dans le réseau. Chouette! Je vais pouvoir me coller encore plus avec mon voisin de poteau, dans l’un des 1 680 autobus. Je suis chanceux: j’adore la chaleur humaine.

En 2009, on a baigné dans l’eau et les compteurs. Là, je réalise qu’avec les sommes dédiées à boucher les fuites d’eau à Montréal, on pourrait facilement combler le déficit accumulé de l’UdeM, qui dépasse les 150 millions de dollars. Je ne suis peut-être pas propriétaire, mais mes droits de scolarité augmentent session après session. Comme un compte de taxe finalement.

Tiens, il est 10 heures Le maire et son bras financier déversent dans les micros toujours ce déluge de nombres. Et moi, j’entends déjà Louise H. et sa vision protester. Tandis que Richard B. et son projet vont proposer d’autres chiffres. Peine perdue. Avec 26 élus sur 65 au Conseil municipal, le calcul, celui-là, est facile à faire. Le budget passera. Comme l’eau sous les ponts.