Un Mahler n’arrive jamais seul

Un Mahler n’arrive jamais seul

(photo: Allen McInnis)

Texte publié dans le journal étudiant de l’Université de Montréal, Quartier Libre, volume 18, numéro 5, 27 octobre 2010, page 14.

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Chronique: L’OSM et Mutek à la brasserie Molson
Un Mahler n’arrive jamais seul

Kent Nagano et son OSM troquent le Dom Pérignon et les violons classiques pour les bières Molson Coors et les beats électroniques de Thomas Fehlmann. Concert éclaté et contrasté à la brasserie, un samedi nocturne et houblonné. Gracieuseté de Mutek, sur fond de  symphonie « Titan » de Gustav Mahler. En quatre mouvements.

1er mouvement : «lent et traînant » comme une mise en bouche d’entrepôt

Libérée de son flot de l’heure de pointe, la rue Notre-Dame n’a jamais été aussi tranquille. Seuls des taxis accostent pour déposer un public plutôt jeune devant la brasserie Molson.
Les hipsters sont accueillis par une haie d’honneur de remorques estampillées d’un M couleur malt d’orge. M comme «la lager microgazéifiée au goût qui descend vraiment bien ». Direction un entrepôt aux portes rouges, à l’intérieur duquel les pupitres côtoient les palettes de caisses de 24 : Carling, Molson Ex, Milwaukee’s Best Dry, Black Label. C’est open bar. Ou presque. Le spectateur se dirige vers son siège noir, deux verres de bière dans les mains. Plus de 1 000 litres de boisson pour des gosiers mélomanes.

2e mouvement : «énergique et animé», comme un chef d’orchestre enivré

Kent Nagano et sa centaine de musiciens prennent place sur scène. Le maestro est guilleret : «On est inspiré, car on va jouer avec un parfum extraordinaire donné par Jeff Molson», lance-t-il, la baguette à la main. Les trompettes de Mahler claironnent. Silence du public dans le hangar. Ne résonnent que les talons hauts des femmes retardataires et les verres en plastique, vidés, qui tombent au sol.

3e mouvement : «solennel et mesuré», comme un air de déjà-vu

Les 3 400 oreilles s’enivrent des airs de Mahler. Mais, au fond de la salle, les quatre oreilles des deux graphistes invités jouent les rebelles. Leurs yeux restent rivés sur l’écran de leur MacBook, une main pianotant sur leur clavier, l’autre tenant un gobelet Café Dépôt.
Les violons se font entendre. Certains reconnaissent la comptine « Frère Jacques ». D’autres sirotent leur bière et numérisent un souvenir sur leur iPhone. Les tambours closent la symphonie. Standing ovation. Même les deux du fond décrochent de leur écran pour manifester leur satisfaction. C’est pour dire.

4e mouvement : «orageux et animé», comme un rave intoxiqué

Valse de chariots élévateurs réglée comme du papier à musique, pour faire disparaître les chaises, les deux tiers de la scène et les flaques de bières. Thomas Fehlmann installe ses machines. Ce Suisse adopté par Berlin partage ses samplers avec cinq musiciens de l’OSM. Les cordes se font entendre au début, avant d’être étouffées par les beats électroniques.
Trente minutes plus tard, la musique classique est partie se coucher. Il est quand même minuit et demi et demain, l’OSM retrouve son Wilfrid-Pelletier. La musique électronique accapare la place, parée de ses plus belles lumières rouges et bleues, projetées dans la salle. Sur l’écran, un visage féminin avec un effet de fumée attire le regard du public statique.
Les hipsters les moins hipsters s’en vont digérer leurs bières dans leur lit, les cuivres résonnant encore dans leurs oreilles.