L’art terroriste

L’art terroriste

Texte publié dans le journal étudiant de l’Université de Montréal, Quartier Libre, volume 16, numéro 4, 15 octobre 2008, page 16.

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Les dix ans de l’ATSA
L’art terroriste

Depuis 10 ans, l’Action terroriste socialement acceptable (ATSA) multiplie les interventions urbaines. Touchant à des enjeux sociaux et environnementaux, ce duo d’artistes inclassables provoque.

Place Émilie-Gamelin, une froide soirée d’automne. Deux immenses tentes blanches plantent le décor. Aux sans-abris, habitués des lieux, se mêlent citoyens et artistes. État d’Urgence est «un camp de réfugiés urbains» créé par l’ATSA. Il offre différentes activités et fournit nourriture, vêtements et lits aux itinérants. En une décennie, l’évènement s’est imposé dans le paysage artistique et social montréalais. «Indignés par l’écart entre riches et pauvres, nous voulons, avec cette installation, mettre les gens en interaction et mettre ce sujet de discussion sur la place publique, rappelle Annie Roy, l’artiste qui a cofondé l’ATSA. Notre art provoque, tout en favorisant l’ouverture à l’autre et la prise de conscience.» L’ATSA est née du souci de conscientiser.

Fin 1997, le couple installe La banque à bas en face du Musée d’art contemporain où, ironiquement, une exposition sur l’art public se tient. Des poêles, faisant office de guichets automatiques distributeurs de vêtements chauds, dénoncent alors la pauvreté grandissante. Depuis, une vingtaine d’actions ont jalonné leurs 10 ans d’activisme, avec comme thèmes principaux l’environnement, la surconsommation, l’itinérance et le patrimoine.

«Ils nous invitent dans un lieu, sans que l’on sache à quoi s’attendre, afin de nous faire voir le quotidien différemment», précise Louis Jacob, sociologue spécialisé en intervention artistique en milieu urbain. Ainsi la place Émilie-Gamelin, proche du métro Berri-UQAM, où généralement les regards s’évitent, se transforme en un lieu de rencontres et de créations artistiques. En programmant des micros ouverts pour les itinérants ou en les mettant en contact avec des œuvres d’artistes comme Gilles Vaillancourt, l’organisme utilise l’art pour montrer une autre facette des itinérants. «On réalise qu’ils ont du talent et ne sont pas juste ceux qui puent, qui font du bruit et qu’on évite parce qu’on en a peur», confie Annie Roy.

Mais leurs actions suscitent parfois l’indignation, comme Attentat #10. En 2005, 350 brigadiers volontaires ont distribué 10 000 contraventions citoyennes aux propriétaires de véhicules utilitaires sport. Les amendes étaient factices, avec un texte de sensibilisation au verso. «C’est inefficace», estime François Cardinal, auteur du livre Le mythe du Québec vert. «Je ne crois pas que le public cible va changer d’attitude, car la culpabilité ne fonctionne pas comme approche. Et la sensibilisation prend du temps.»

Steven Guilbault, coordonnateur général adjoint d’Équiterre, croit que même si cela peut en refroidir certains, le message passe quand même. «Leur travail est complémentaire au nôtre. Attentat #10 aurait été impossible il y a 10 ans, car la société n’était pas rendue là. Aujourd’hui, on ne se demande plus s’il y a un problème, mais plutôt ce que l’on en fait.»

Même son de cloche auprès de ceux qui travaillent avec les sans-abri. Selon Pierre Gaudreau, coordonnateur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, l’ATSA participe au changement: «Si le gouvernement du Québec tient sa première commission parlementaire sur l’itinérance cet automne, c’est grâce à nos actions, mais aussi à celles comme État d’Urgence, un coup d’éclat parmi d’autres qui aide à la cause.»

Annie Roy se dit artiste avant d’être militante: «On agit ainsi pour le plaisir de créer, mais d’une manière sérieuse, afin de faire avancer les causes». Ce qui explique aussi que leurs actions spontanées aient été remplacées aujourd’hui par un calendrier d’évènements planifiés. «On aimerait beaucoup se redonner la liberté du début, réagir à quelque chose rapidement, sur un coup de tête», avoue avec nostalgie Annie Roy. Mais elle est consciente que leurs projets récurrents permettent d’en améliorer la formule chaque année.

La 10e édition d’État d’Urgence se tient du 26 au 30 novembre à la place Émilie-Gamelin.