Histoire en bref

Histoire en bref

Texte publié dans le cahier spécial du journal étudiant de l’Université de Montréal, Quartier Libre, volume 17, numéro 4, 7 octobre 2009, page 14.

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90 ans de journalisme étudiant à l’UdeM
Histoire en bref

Quartier Libre, c’est 90 ans de papier imprimé, d’encre au vitriol, de plumes acérées, d’articles d’intérêt public et nombre d’histoires avec un petit «h» pour en former une grande.

La rentrée hivernale de 1919, le 9 janvier, annonce la naissance du journal étudiant de l’UdeM, le Quartier Latin. Le poupon a fière allure: quatre pages au prix de 5 ¢ par numéro ou 1 $ pour un abonnement annuel (ce qui correspond aujourd’hui à près de 12 $). Le journal paraîtra à raison de 25 numéros par année et il prendra de l’âge en couvrant autant la vie universitaire que les actualités politiques et culturelles. Mettre en place une revue étudiante est difficile, comme l’atteste l’éditorial du premier numéro: «D’aucuns ont déjà sonné le glas de nos funérailles et nous concèdent généreusement l’existence éphémère d’un mort-né.»

Oui, il y a eu une vie journalistique à l’UdeM avant 1919, autant dire la préhistoire! Les étudiants en médecine et ceux de droit ont été les premiers à prendre la plume. Leur Journal des étudiants paraît dès 1895. Ce sera ensuite au tour de L’Étudiant qui se donne pour mission de «claironner formidablement le grand cri de Laval», puisque l’UdeM se nommait à l’époque l’Université Laval à Montréal. L’Escholier lui succèdera pendant les années de la Première Guerre mondiale. Avec pour devise «Nous paraissons, nous paraitrons!», la publication abritera plusieurs collaborateurs qui, cachés sous un pseudonyme, écriront autant des poèmes que des pamphlets. L’UdeM n’a pas toujours dominé la ville de Montréal du haut de sa montagne. Au début du XXe siècle, le campus se situait au cœur du Quartier Latin, au coin des rues Sainte-Catherine et Saint-Denis, à l’emplacement de l’actuelle UQAM. Tout naturellement, les étudiants appelèrent leur journal du même nom. Voici quelques lignes de l’éditorial du premier numéro: «Le Quartier Latin! Foyer ardent de la pensée et de la formation! (…) École génératrice des forces de l’avenir! Tout en jaillit comme d’une source pure et abondante, pour se déverser, en produisant des fruits, dans les différents domaines de l’activité; sens légal, habileté médicale, innovation pharmaceutique, compétence économique.»

Dès le premier numéro, on parle sueur, entraînement et Carabins. Janvier 1919, le hockey est à l’honneur. À noter, les joueurs ne sont alors pas en majorité des étudiants. C’est justement lors de cet hiver que les organisateurs sportifs décident de recruter leurs joueurs sur le campus. Le journal commence par publier de petits articles, passe à des chroniques sportives, pour finalement donner une pleine page au sport. Basketball, crosse, tennis, golf, quilles, rugby et même la lutte: les journalistes-étudiants commentent des sports pour tous les goûts! En 1933, on retrouve dans le journal étudiant un poème exalté pour un sport qui l’est tout autant:

«Prise de doigts, ciseaux de corps ou bien de tête, Combat de deux humains luttant comme des bêtes, Soit tigre ou soit lion mais plus souvent bélier. Les membres révoltés, refusent de plier. Quelques gros corps de chair drôlement se balance Sur la corde tendue et prompte comme lance Et qui se fait un jeu de la faire bondir Rien que pour le plaisir de voir la chair frémir.»
Ann Bradley

Votre journal étudiant a déjà été victime de censure! L’AGEUM (Association générale des étudiants de l’UdeM) contrôle le contenu. Et le clergé a aussi son mot à dire! En 1950, le recteur, Monseigneur Olivier Maurault, désapprouve certains sujets: les propos anticléricaux, les textes politiques, c’est tabou. L’ecclésiastique réagit vivement, en particulier aux propos d’un étudiant, Pierre Gélinas, dont l’article traitait autant de la militarisation du Canada, du parti communiste que d’un débat sur la question constitutionnelle. L’auteur explique que «la jeunesse universitaire n’hésitera pas à se prononcer publiquement sur les questions d’intérêt général en se plaçant non pas uniquement du point de vue étudiant, mais aussi du point de vue de citoyens conscients de leurs responsabilités – sur les questions, par exemple, du tramway, des loyers, d’un métro, des libertés civiles et syndicales, etc.» Selon Monseigneur Maurault, le public ne fait pas de distinction entre le journal des étudiants et l’UdeM, résultat: «Tout article (…) devra être soumis [au recteur] avant d’être livré à l’imprimeur.» Le bâillonnement tiendra huit mois.

«Nous voulons un recteur laïc», clame en une le Quartier Latin du 19 février 1963. À l’époque, le clergé a encore la mainmise sur l’enseignement au Québec. Mais voilà, quatre ans après le décès du premier ministre Maurice Duplessis, la Révolution tranquille apporte son vent de changement, et ce, jusque dans les couloirs de l’Université. Le directeur du Quartier Latin, Jacques Girard, souhaite sortir la religion du campus. «Il est temps de doter l’UdeM de structures (…) qui tiennent compte de cet aspect primordial, à savoir que l’université est une communauté d’étudiants et de professeurs», écrit-il. Ce sera chose faite en 1965 avec l’arrivée de Roger Gaudry comme recteur. Ce biologiste donnera par ailleurs son nom au pavillon principal de l’Université.

1970 est une année tumultueuse pour le Québec. À l’automne, le Front de libération du Québec (FLQ) publie son célèbre manifeste qui sera repris intégralement dans l’édition du 10 octobre du Quartier Latin. À cette époque, les textes des journalistes sont cinglants et les étudiants tirent avec leur plume. Les journalistes de Power? Ils «couvrent comme une tache d’encre». Le premier ministre Robert Bourassa? Un «bon petit chien sans imagination». Le maire de Montréal, Jean Drapeau? «Un épouvantail à abattre». Les fédéralistes ? Ils sont surnommés les «fédérastes». Les tensions sont vives dans la province et Pierre Elliott Trudeau impose au Québec la loi des mesures de guerre. Conséquences: perquisition dans les locaux du Quartier Latin, arrestations de membres de la rédaction et retard de la publication du journal afin que la police puisse relire et approuver les textes. Le journal réplique: «Trudeau a choisi d’imposer la censure (…). Nous ne plierons pas à la subtilité de l’autocensure qui consiste à laisser deviner ce que l’on veut dire et qui permet à chacun de comprendre ce qu’il veut bien comprendre. (…) Et s’il faut recourir à la cachette pour s’exprimer c’est que le pouvoir a peur de ce que les gens pensent». (numéro du 18 février 1969)

Le Quartier Latin était l’organe de presse officiel de l’Association générale des étudiants de l’UdeM (AEGUM). Dissoute en 1969, l’AEGUM emportera-t-elle dans son tombeau le journal étudiant? Non, la mort n’est pas pour tout de suite. Le Quartier Latin prendra alors la forme d’un magazine bimensuel où les journalistes offrent des analyses plus poussées. Le nouveau format apparaît en août 1969: «[Le Quartier Latin] sera le seul médium de masse par lequel les étudiants répartis dans tout le Québec parleront à tout le Québec.» Finalement, des problèmes financiers, ainsi que des tensions avec l’administration ont raison du Quartier Latin qui tire sa révérence en 1977.

En 1976, la Fédération des associations étudiantes du campus de l’UdeM (FAÉCUM) est fondée. Elle se dote de son organe d’information, le Continuum. Cet outil de promotion devient une vraie école de journalisme, ce qui occasionne des frictions entre les journalistes et la Fédération. Un journal parallèle, composé d’anciens du Continuum, apparaît en 1992 pour une dizaine de numéros. L’année suivante, c’est la renaissance d’un journal étudiant au titre évocateur: Quartier Libre. Le secrétaire général de la FAÉCUM, François Rebello, écrit: «Les nombreuses querelles entre représentants étudiants et journalistes amenèrent les uns et les autres à faire le constat suivant: pendant que le Bureau exécutif et l’équipe du Continuum se battent, les bourdes de l’université passent inaperçues.» C’est une nouvelle ère qui s’annonce. Le premier rédacteur en chef de Quartier Libre, Carlos Soldevila, déclara ceci: «acquérir la liberté de pensée, voilà le chemin de croix qui attend les artisans de ce journal».